Afrique : Les bidonvilles, terreau d’inventivité

Un bidonville en Afrique du Sud

Un bidonville en Afrique du Sud – Photo : Volker Hagen via Flickr CC

La question des bidonvilles africains donne souvent lieu à des interprétations misérabilistes voire catastrophistes. Les experts, les ONG, les statisticiens… Ils sont nombreux à tirer la sonnette d’alarme sur l’urbanisation galopante qui handicaperait l’avenir de l’Afrique. Le développement des villes africaines serait trop rapide et les infrastructures les plus basiques (accès à l’eau ou à l’électricité par exemple) ne suivent pas toujours, voire pas du tout. Les bidonvilles fleurissent comme des champignons dans les capitales africaines et selon ONU-Habitat, en 2011, près de 200 millions de personnes vivaient dans des bidonvilles en Afrique subsaharienne, soit 61,7% de la population urbaine.

Mais ce que ces experts, statisticiens et ONG ignorent (peut-être), c’est l’incroyable inventivité des habitants de ces quartiers défavorisés qui, pour faire face à la misère et à la faillite des politiques publiques, ont fait du « système D » une arme de survie. Voici donc cinq exemples d’initiatives, parmi les milliers qui sont issues de ces bidonvilles africains qui brillent par leur dynamisme et leur époustouflante capacité à réinventer l’Afrique « par le bas ». Une belle source d’inspiration pour les autres continents.

1 – Khayelitsha, laboratoire digital (Cap, Afrique du Sud) :

Deuxième « township » d’Afrique du Sud, après Soweto, Khayelitsha est tristement célèbre pour son taux de violence particulièrement élevé. C’est pourtant dans ce bidonville que le géant Facebook a lancé début juillet son service Internet.org pour l’Afrique du Sud, qui permet d’accéder à un certain nombre de services internet sans frais de data. Et pour cause ! L’ONG sud-africaine Cape It Initiative (Citi) a choisi d’y lancer « The Barn Khayelitsha » (La Grange Khayelitsha), un incubateur qui soutient les innovations technologiques issues de ce ghetto. Citi met à disposition des habitants, en particulier des femmes et des jeunes, des formations aux nouvelles technologies mais aussi des bureaux, téléphones et accès internet, ainsi que des salles de réunion pour les entrepreneurs du quartier.

2 – Kibera : Des ordures à l’agriculture bio (Nairobi, Kenya)

Situé au sud-ouest de la capitale kenyane, le bidonville de Kibera (forêt en langue nubienne) est l’un des plus grands d’Afrique. Et comme dans la plupart des bidonvilles du monde, les jeunes habitants, laissés à l’abandon, voient leur avenir compromis par la drogue, les vols ou encore la violence. On y assiste pourtant à de nombreuses initiatives prometteuses, comme l’implantation d’une ferme biologique cultivée par des ex-détenus ou autres délinquants. Cette initiative est portée par l’ONG Youth Reform Self Help Group (YRSHG, groupe auto-subsistant de réhabilitation pour les jeunes), une association d’anciens membres de gangs. Le groupe a d’abord passé des mois à nettoyer une ancienne décharge d’ordures puis y a planté des tournesols pour absorber les éléments toxiques de la terre. Aujourd’hui les fruits et légumes issus de cette ferme sont garantis sans pesticide et permettent à la quarantaine d’employés délinquants reconvertis en agriculteurs, de subvenir aux besoins de leurs familles sans retomber dans leurs anciens travers. Les initiateurs du projet comptent partager leur savoir dans d’autres bidonvilles pour assainir l’environnement et survivre à la misère.

3 – Yoff, l’écolo (Dakar, Sénégal) :

Au Sénégal, l’évacuation des eaux usées est une problématique quotidienne pour bon nombre de quartiers défavorisés. En collaboration avec l’ONG Enda-Tiers monde, les habitants de Yoff ont mis en place un dispositif de gestion des eaux usées. L’étroitesse des rues ne permettant pas aux camions d’assainissement d’y accéder, les plages de Yoff étaient devenues des déversoirs pour eaux usées. Avec le nouveau système mis en place, ces eaux sont récupérées dans des cuves de décantation puis envoyées dans des bassins de collecte où elles sont purifiées à l’aide de plantes aquatiques. Elles sont ensuite utilisées pour les toilettes ou encore pour alimenter les systèmes d’irrigation de l’agriculture urbaine. Un comité de gestion a été mis en place par les populations et un système de sensibilisation a été conçu pour former les habitants au recyclage des eaux usées.

4 – Makoko, poissonnier sur pilotis (Lagos, Nigeria)

À un jet de pierre du Third Mainland Bridge de Lagos au Nigeria, sur une lagune au bord de l’océan Atlantique, flotte Makoko, un bidonville sur pilotis qui abrite une communauté de pêcheurs. Ces hommes et femmes qui vivent ici, depuis une soixantaine d’années, des produits de la pêche se battent fermement depuis des décennies pour garder leur lieu de vie. Chaque maison dispose d’une pirogue, moyen de transport indispensable pour circuler entre les cabanes sur pilotis. Les hommes partent tôt le matin pêcher et les femmes fument et vendent ce qu’ils ont attrapé. Les marchés aux poissons de Makoko, dont celui d’Asejere, le plus célèbre, fournissent des produits de la mer à bas prix. Le travail de la communauté suffit à approvisionner Lagos en poisson.

En 2010, deux photographes nigérians y ont lancé un atelier pour apprendre la photo aux jeunes du bidonville. L’un d’eux, Afose Sulaymane a terminé finaliste d’une compétition sponsorisée par un opérateur de téléphone. Il a également été exposé en Novembre 2013 au Festival international de photographie à de Lagos.

5 – Le Slum Film Festival au Kenya

Fondée en 2011 à Nairobi, le Slum Film Festival (Festival du Film des bidonvilles) est un événement annuel et communautaire qui rend hommage à la créativité des habitants des ghettos en leur donnant une voix et un moyen d’exprimer ce qu’ils font de mieux. C’est la première plateforme cinématographique qui propose des films réalisés par les habitants des bidonvilles sur leurs propres réalités. Pendant une semaine, les films sont projetés en plein air à destination de ces populations qui, pour la plupart, n’ont pas accès aux salles de cinéma. Le Slum Film Festival caresse l’ambition, à terme, de devenir un événement international et de changer le regard que le monde pose sur les habitants de ces zones urbaines défavorisées. Ces derniers ont beaucoup plus à offrir, notamment leur aptitude à rebondir malgré le manque de moyens financiers.

 #TheAfronomist

pour Oeil d’Afrique.com

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1Je suis une journaliste optimiste mais réaliste, une fille normale qui rêve d'une vie normale dans un monde pas si normal!! Ma vision de l'Afrique tranche avec le regard excessivement sombre que montrent les médias internationaux et je veux le faire savoir. Sénégalaise d’origine, strasbourgeoise et parisienne de cœur, globe-trotter dans l'âme, j’ai la phobie des esprits étriqués et des espaces limités. Je suis une afronomiste.

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