2017 : Trump, l’ère « Post-vérité » et l’Afrique

Cet article est une version adaptée de la chronique publiée par l’auteur dans le numéro de Janvier 2017 (numéro 79) du magazine panafricain MATALANA Le Temps de l’Afrique.
Trump, post-vérité, AfriquePost-vérité : les émotions contre les faits objectifs

« Post-vérité » (« Post-truth » en anglais ), est LE mot de l’année 2016 selon le célèbre Dictionnaire d’Oxford – Oxford Dictionary. Voilà une information qui devrait nous aider à faire face aux incertitudes et à l’imprévisibilité durant cette période qui a commencé avec les deux plus grandes surprises de la vie politique et économique mondiale de 2016, ces deux surprises qui détermineront pour des décennies le cours de l’Histoire de la planète Terre à partir de 2017. En l’occurrence, d’une part, la victoire du « oui » au référendum britannique de juin 2016 sur la sortie du Royaume- Uni de l’Union Européenne (UE), autrement dit le Brexit, et d’autre part, la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle des Etats-Unis d’Amérique en novembre 2016 pour le compte du Parti Républicain.

Le mot « post-vérité » est toujours un adjectif et, selon le très savant dictionnaire, il caractérise ce qui renvoie « à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». D’ailleurs les auteurs précisent qu’en 2016, du fait de la campagne électorale des pro- Brexit puis de celle de Trump, l’usage de ce mot a augmenté de 2000% par rapport à 2015 alors qu’il est apparu en 2004. Les spécialistes rappellent qu’à l’origine les journalistes et les analystes politiques avaient parlé indistinctement de « post-truth politics » et de « post-factual politics », ceci désignant « l’ère post-vérité » synonyme de l’« ère post-factuelle » dans la vie politique à l’époque des attentats du 11 septembre 2011. Évidemment, l’illustration la plus significative, à l’origine, était la manipulation du langage et celle des faits autour de l’affaire mondialisée des « armes de destruction massive  en Irak », une affaire dont le ministre de la défense, Colin Powell, fut lui-même victime. Disons-le plus clairement :

La politique de « l’ère post-vérité » est caractérisée par le mensonge qui permet aux acteurs stratégiques de gagner dans l’opinion publique en flattant les instincts et les affects tout en tournant le dos à la réalité.

On peut ainsi schématiser ce qui est devenu une tactique politique gagnante mais qui est lourd de conséquences. Car il y a ainsi un chambardement des concepts et des méthodes qui se profile et dont les chercheurs en sciences sociales n’ont fait que cerner les enjeux, comme en témoigne le long et riche article de Wikipédia sur l’« ère post-factuelle ».

Dans le domaine de la politique économique, la question des relations entre le discours et les faits devient incontestablement bien plus sérieuse quand le mensonge et le rejet des faits objectifs guide le décideur. Il faut relire le grand économiste américain défunt John Galbraith et son petit ouvrage Les mensonges de l’économie (Grasset, 2004). Avec trois repères, prenons la mesure de ce qui pourrait donc se produire durant l’ « ère du Président Trump » à partir du 20 janvier, date d’investiture du Président élu.

  • Premier repère : septembre 2016, durant la campagne électorale, une observation journal conservateur américain The Economist . « Mr Trump semble ne pas se soucier de savoir si ses mots ont une quelconque relation avec la réalité, tant qu’ils stimulent les électeurs. […] Mais ce serait faire preuve de complaisance… car si certains politiques tendent à jouer sur les sentiments avec moins de scrupules qu’auparavant, c’est parce que les humains s’éloignent des faits car cela les oblige à trop faire travailler leur cerveau ».
  • Deuxième repère : 30 novembre 2016, donc après la victoire et les premières nominations. Ce jour-là , la journaliste Scottie N. Hughes, nommée Porte-Parole du Président, déclare  dans une émission de radio : « Les faits ne sont pas vraiment des faits. Tout le monde a sa manière de les interpréter comme étant ou n’étant pas la vérité ; il n’y a plus, malheureusement, cette chose qu’on appelle des faits ».
  • Troisième repère : à partir du 20 janvier 2016, donc dans l’exercice du pouvoir d’Etat. Comment alors respecter le « principe de réalité » face aux promesses électorales ? Par exemple, au regard de « faits économiques» tels que les suivants et face au discours du candidat Trump. Exemple 1. Le candidat ayant promis de faire du protectionnisme face à la Chine, d’une part, et d’autre part, de mettre fin au projet de Zone de libre-echange avec l’Asie Pacifique ( ce qui a déjà été décidé vers fin novembre), quel traitement faire des données sur le poids de la Chine et du Japon qui sont les deux premiers créanciers des Etats-Unis, s’agissant de la dette obligataire dont la gestion a un impact direct sur la valeur du dollar et donc sur l’évolution de l’économie mondiale ? En effet, le classement des onze premiers pays détenteurs de la dette des Etats-Unis en bons du Trésor américain ne s’est pas significativement modifié depuis fin 2015 :

1- Chine : 1270.5 milliards de dollars

2-Japon : 1197 milliards de dollars

3-Brésil : 255.3 milliards de dollars

4-Royaume Uni : 225.8 milliards de dollars

5-Suisse : 222 milliards de dollars

6-Irlande : 216 milliards de dollars

7-Hong Kong : 193.2 milliards de dollars

8-Luxembourg : 184.8 milliards de dollars

9-Taïwan : 127.5  milliards de dollars

10- Singapour : 116.0 milliards de dollars

11- Inde : 115.6 milliards de dollars

A l’ère des « datas » (données établies avec les moyens les plus efficaces qu’assure la révolution numérique), les faits économiques peuvent-ils être interprétés dans n’importe quel sens par les stratèges du « post-vérité » sans aggraver la crise économique mondiale ? Par ailleurs, Quid des faits relatifs au changement climatique, par exemple, quand on sait que la COP21 de Paris en 2015, puis la COP 22 à Marrackeh en 2016, ont permis de repenser l’évolution de l’économie mondiale en fonction d’une lutte mondialement solidaire contre le changement climatique ? On sait qu’en nommant un « climato-sceptique » comme ministre en charge de l’Environnement , le Président élu Donald Trump a donné un signal très négatif au reste des Etats –nations et de la société civile internationalisée. Mais , dans quelle mesure ce désormais ancien « deal maker » du très grand patronat américain sera-t-il le « pragmatique » que son prédécesseur Barack Obama a cru utile de saluer en lui, dans l’espoir de le voir assurer une certaine continuité de la politique américaine par rapport à l’économie mondiale et aux enjeux planétaires ?

Peut-être doit on souligner qu’il était impossible de dire au candidat Trump « Un candidat ne doit pas dire ça !». Maintenant il est possible de lui répéter une phrase qui a largement contribué au départ programmé de François Hollande de l’arène politique française où il aurait bien pu briguer un deuxième et dernier mandat présidentiel en mai 2017. Cette phrase, devenue légendaire, est celle de ce leader socialiste que deux journalistes du quotidien Le Monde ont retenue pour intituler le livre qui a été comme l’ « acte suicidaire » d’un homme d’Etat interviewé : « Un Président ne devrait pas dire ça ! » (Editions Stock, Paris, 2016).

« Un Président devrait dire ça !», « Un Président ne devrait pas faire ça !»

A l’époque de la mondialisation de l’information via les médias et les réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui, les Africains de l’année 2017 seront peut-être parmi les humains qui s’interrogeront le plus, et davantage que par le passé, au sujet de ce que doit dire et doit faire un Président de la République. Et pour cause : tant de citoyens rêvent de devenir « Président de la République » comme on l’a vu lors de tant d’élections présidentielles qui ont eu lieu en 2016, les unes avec brio, comme au Ghana et plus généralement en Afrique de l’Ouest, les autres avec toutes les « anomalies » imaginables et avec toujours des cadavres et des prisonniers politiques, comme au Congo (Brazzaville) et au Gabon, en attendant le Congo (Kinshasa) où une longue nuit devrait se terminer pour enfin que progresse l’Afrique centrale.

Évidemment, en Afrique centrale il est vain de se demander si la tendance à la banalisation du mensonge avec l’ « ère post-vérité » que vit l’Occident est une tendance qui pourrait être « importée ». Dans cette partie du monde le vécu du « post- factuel » est une vieille histoire. Ce qui serait nouveau ce serait l’ « ère du développement dans la démocratie et dans la paix ». Pour cela, les citoyens continuent le combat de mille et une manières.

En 2017, gageons que cinq priorités qui conditionnent la justice sociale, le développement économique et le « développement humain », cinq priorités donc seraient retenues par les citoyens libres d’Afrique centrale qui pourraient être appelés à répondre à cinq questions bien posées dans le cadre d’un vrai référendum sur le thème « Un Président ne devrait pas faire ça ! ».

Priorité 1- Ne pas mentir sur la monnaie. Par exemple, en faisant croire qu’au nom de la souveraineté, on peut du jour au lendemain en finir avec le Franc CFA et/ ou créer un système articulant le yuan chinois et le Franc CFA d’Afrique Centrale. Expérience négative dans la CEMAC en 2016.

Priorité 2- Ne pas mentir sur les « biens mal acquis » quand la justice se saisit de ce dossier. Expérience positive : le travail laissé par la Médiatrice de la République en Afrique du Sud en 2016, Madame Thuli Mandolesa.

Priorité 3- Ne pas s’accrocher au pouvoir en changeant de Constitution. Expérience négative : le Burundi et le Congo (Brazzaville) en 2015 et risque pour le Congo (Kinshasa)

Priorité 4- Ne pas mettre en prison des anciens candidats à l’élection présidentielle parce qu’ils ne reconnaissent pas la prétendue victoire du chef de l’Etat en place et autoproclamé « réélu ». Par exemple, au Gabon, pas de persécution contre Jean Ping et ses compagnons de lutte ; au Congo ( Brazzaville), libération du général Mokoko et de tous les prisonniers politiques et fin de la guerre de répression dans la région du Pool contre des électeurs d’aujourd’hui et de demain.

Priorité 5- Ne pas s’assurer une impunité à vie. Expérience négative : Congo-Brazzaville avec l’article 96 de la Constitution imposée en novembre 2015. Expérience positive : en Afrique centrale, la non- candidature du Président Dos Santos à l’élection présidentielle de 2018, en s’interdisant une quelconque révision constitutionnelle soit pour s’assurer une immunité à vie, soit pour voir sa fille lui succéder. L’Angola en modèle  avec cette bonne nouvelle que le Financial Times daté du 6 décembre 2016 commente en présentant le futur Président angolais puisque élu démocratiquement par le parti dominant, parti au pouvoir (le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola). Ce futur Président : Jao Lourenço, ministre de la Défense. Celui-ci qui semble savoir ce qu’un bon Président doit faire pour « le développement dans la démocratie et la paix » : dans le contexte de la situation critique de l’après- 19 décembre 2016 au Congo (Kinshasa), il a fait rentrer à Luanda toutes les troupes détachées pour la formation de l’armée de Joseph Kabila.

Cinq priorités, et les économistes préoccupés par l’analyse du rôle des institutions en Afrique centrale et australe peuvent soutenir ce qui suit : Homme de l’Année 2016, Jao Lourenço ; Femme de l’Année 2016, Thuli Mandonsela ; pays de l’Année 2016, l’Angola. Oui, le progrès est possible. Bonne année, pour le meilleur… et contre le pire !

Noël Magloire NDOBA bantuonline2009@gmail.com

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